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Bernard Maris: Quelle différence entre l'économie scientifique et l'idéologie ?

L’économie politique est devenue « Science » économique au XIX° siècle avec l’invention de l’équilibre général et de la théorie des marchés par Léon Walras. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a cessé de se formaliser, c'est-à-dire d’utiliser des modèles mathématiques de plus en plus compliqués. Les derniers modèles, très complexes, sont ceux utilisés sur les marchés financiers pour « prévoir » les risques et les valeurs futures des produits financiers. Ainsi la « Science » économique s’est efforcée de couper le cordon ombilical qui la reliait historiquement au pouvoir politique. L’invention d’un « Prix Nobel » d’Economie (en réalité un prix en l’honneur d’Alfred Nobel décerné par la Banque de Suède) a ajouté à son apparente rigueur.

En fait, sous des apparences très compliquées qui la rendent inabordable aux citoyens, la science économique raconte une vision très particulière de la vie en société : des individus totalement indépendants ne recherchant que leur profit personnel et par cet égoïsme concourant au bonheur commun. Cette fable aussi vieille que celle des abeilles de Mondeville, aux sources du libéralisme, ne cesse d’être dite et redite sous des aspects compliqués et rarement intelligibles sauf en ce qui concerne les sempiternelles conclusions du faire dans le sens des marchés puis laisser faire.

Or la « Science » économique est entrée en contradiction avec elle-même à partir du moment où les économistes les plus orthodoxes eux-mêmes ont introduit de l’incertitude dans l’univers des agents. Avec des noms comme Arrow, Nash, Stieglitz, Akerlof et plus récemment Krugman, elle n’a cessé de démontrer que le marché était incapable de réaliser l’harmonie sociale prévue, ni de s’autoréguler pour le bien être des populations. La « science » économique n’est plus qu’un discours compliqué habillant la vieille fable du libéralisme. Malgré les coups fatals qui lui ont été portés par deux économistes exceptionnels, Keynes et Marx, elle continue de vivre à la manière des ectoplasmes ou des fantômes, avec pour but évident de terrifier les citoyens et de les obliger à suivre des lois qui non seulement n’on rien de scientifique (pas d’expérimentation possible) mais le plus souvent n’existent pas. La « science » économique est bien une idéologie qui, comme toute idéologie, cache des intérêts puissants.

Bernard Maris

 

« Quel est le rôle d’un économiste dans la Cité ? » (Mireille Lévy)

Réponse de Bernard Maris :

L’économiste est un nouveau venu dans la Cité, mais il y occupe désormais une place considérable. Avec lui, dans ses bagages, la « Science » économique, c'est-à-dire l’expertise économique de la politique. Désormais le Prince dispose d’un expert qui garantit au nom de sa « science » et de ses « lois » ses décisions. La « Science » économique se présente comme une série de lois expliquant la richesse des nations et le bonheur des populations. L’homme politique se cache désormais derrière l’objectivité de ces lois pour valider ses actions ou son impuissance. En réalité, l’économie n’est qu’une simple expertise qui travestit le discours des puissants en les enrobant d’un vernis savant. La « complexité » (chiffres, mathématiques, statistiques...) de l’économie participe de la volonté d’occulter la réalité du discours politique. L’économiste, expert sans contrôle autre que celui de sa propre expertise, est une menace grave pour la démocratie. Par lui le discours politique devient monocolore et faussement bienveillant. Sous cette apparente bienveillance, à travers les diverses « nécessités » (mondialisation, ouverture des frontières, libéralisme, modération salariale...) se cache la réalité de la domination des puissants et sa perpétuation.