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Catherine Vidal: Ordre moral, ordre cérébral ?

La rapidité avec laquelle les sciences du cerveau s'insinuent dans la société est frappante. Le "neuro" est partout: neuroéconomie, neuroinformatique, neurophilosophie, neuropsychanalyse, neuroéducation, neurogymnastique et même neurojustice. Cet essor des neurosciences est étroitement associé à l'émergence des technologies d'imagerie cérébrale comme l'IRM qui permet de voir le cerveau en marche, sans avoir à ouvrir la boite crânienne. Grâce à ces nouveaux outils, des progrès considérables ont été accomplis dans la compréhension des fonctions sensorielles, motrices, cognitives. Les applications en clinique humaine sont immenses. Mais les champs d’investigation couverts par l'imagerie cérébrale ne s'arrêtent pas là. Certains utilisent l'IRM pour étudier le jugement moral, le sentiment du bien et du mal, l'empathie, la prise de décision.... et par la même les « troubles » de ces capacités : atteinte à l'ordre moral, tricherie, agressivité, comportement antisocial, délinquance etc.

Derrière cette "neurophilie" censée tout expliquer se cache un avatar de plus du réductionnisme biologique qui prétend que nos aptitudes intellectuelles, nos valeurs, nos émotions, seraient précablées dans le cerveau et immuables. Ces conceptions sont en totale contradiction avec l’avancée des connaissances sur la plasticité cérébrale. Notre cerveau se construit tout au long de la vie, avec ses réseaux de neurones qui se font et de défont en fonction de l'apprentissage et de l'expérience vécue par chacun. Rien n’est jamais figé ni dans le cerveau, ni dans les idées. Prétendre que les techniques d'imagerie permettent de lire dans les pensées relève avant tout du fantasme. En fait, l'IRM donne un cliché instantané du fonctionnement cérébral d'un individu à un moment donné mais n'apporte pas d’information sur son histoire ni ses motivations. Elle n'a pas de valeur diagnostic ni prédictive de futurs comportements. Mais l’idée est séduisante, tout comme l’était la phrénologie au 19é siècle qui affirmait que les capacités mentales se reflétaient dans les « bosses » du crâne. Au 21é siècle, la question de fond reste bien celle de la persistance de l'idéologie du déterminisme biologique en dépit des progrès majeurs des connaissances en neurosciences.

Catherine Vidal

 

Quel est le rôle d'une chercheuse scientifique dans la cité ? (Mireille Lévy)

Réponse de Catherine Vidal

Faire des recherches sur la biologie du cerveau, c’est aussi toucher à la question de ce qui fonde notre humanité et nos sociétés. Au 19eme siècle, la forme du crâne et la taille du cerveau ont été utilisées pour justifier la hiérarchie entre les sexes, les races et les classes sociales. De nos jours, les instruments d’investigation ont évolué avec l'imagerie cérébrale, les tests cognitifs et la neurogénétique. Nos conceptions du fonctionnement du cerveau humain ont radicalement changé, révélant l'importance de la plasticité cérébrale. Cependant la tentation est toujours présente de mettre en avant un déterminisme biologique pour expliquer le malaise social et les inégalités entre les groupes humains, reléguant ainsi au second plan les raisons sociales et culturelles. Allié à la fascination exercée par les images IRM du cerveau, l'argument neuroscientifique devient éminemment séduisant dans un contexte social et politique de course à la certitude et de demande sécuritaire. Ces questions interpellent la démocratie. Dans ce contexte, il est crucial que les biologistes s'engagent au côté des sciences humaines pour défendre une éthique dans la production des savoirs et éveiller la responsabilité des chercheurs sur l'impact de leurs travaux dans un contexte social et anthropologique. Une autre priorité est de diffuser des informations de qualité vers le grand public et par la même de promouvoir une image positive de la recherche scientifique.