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J’habite mon pays

Résumé succinct de la conférence de Bernard Crettaz

Dans une approche méthodologique qui vise à lier phénoménologie et sociologie, mon exposé se présente comme un acte de transmission entre générations. Je veux témoigner comment une « classe d’âge » a tenté, entre la fin de la 1ère Guerre mondiale et le début du 3e millénaire, de vivre son patriotisme. Celui-ci, dans ma perspective, peut se définir comme une passion critique pour habiter mon pays. Cette passion, endiguée par une recherche rationnelle, s’est opérée dans trois directions et en trois temps :

  1. L’âge de la perfection helvétique: Né avec l’Exposition nationale suisse de Zurich, la Landi de 1939, j’ai baigné, dans l’immédiate après-guerre, dans la certitude d’appartenir à un pays parfait. L’armée suisse, la réussite économique, les institutions politiques, la culture de la diversité, la neutralité… tout paraît se refléter dans un paysage qui s’affiche à mon regard comme le plus beau du monde. Quelques ombres toutefois font signe dans ce tableau idyllique : le sentiment d’irréalité, de non-épaisseur historique dans un monde où prédominent le conformisme, la norme généralisée, le respect de la majorité, le culte du « moyen » et la tyrannie du bon-sens.

  2. L’âge de la démarche critique: Descendu des montagnes hautement suissisées pour habiter la ville (avec la découverte heureuse qu’il existe réellement de vraies villes en Suisse !), j’entreprends une longue démarche de distanciation. Je parcours mon pays pour découvrir un paysage qui me paraît totalement bricolé, renvoyant à une Suisse elle-même née d’un bricolage généralisé. C’est le temps où j’essaie de comprendre comment ce petit pays s’est fait encore plus petit dans une véritable passion pour la miniaturisation exemplaire. A cette époque, le paysage suisse me paraît comme un Disneyland grandeur nature.
    Cependant, sous la légèreté bricolée, je commence à repérer le fonctionnement dur et puissant d’une véritable machinerie helvétique (ce mot est affreux, mais je ne réussis pas à trouver mieux). Cette machinerie me semble comporter six axes principaux :

    • L’appartenance à un « nous suisse » d’autant plus solide qu’il se déploie sans amour.
    • Le culte généralisé de toutes les disciplines du corps et de l’esprit.
    • L’existence de mythes fondateurs comme par exemple le mythe des Alpes.
    • Le paysage suisse comme réalisation d’un mythe matérialisé, donc qui ne permet plus de rêver.
    • Le goût du secret faisant contraste avec une identité paysagère qui s’exhibe sans cesse.
    • L’ardeur pour la miniature qui appelle dans sa visée même son complément, la gigantisation : si petite, la Suisse se croit si grande à l’intérieur et à l’extérieur
       
  3. L’âge de la délivrance: Née peu à peu de ma démarche critique, la délivrance s’est opérée ensuite dans les conditions tragiques qu’a connu la Suisse : la relecture de son rôle durant la Seconde Guerre mondiale, le drame des fonds en déshérence, les crises successives, l’inadéquation des structures fédéralistes à l’urbanisation généralisée, la découverte de l’incompétence de « haut-niveau » au pays de la « marque suisse ». La naissance d’une extrême-droite politique refusant les nouvelles diversités, la récente crise financière et les attitudes contradictoires dans ce pays.

En conclusion, me voici dans un étrange paradoxe : j’aime toujours mon pays avec passion, délivré enfin de sa prétention à un « Sonderfall » et rendu à une grande banalité historique et libératrice. J’habite plus fortement que jamais un paysage bricolé avec sa chute du beau dans le joli. Ce paysage aujourd’hui me paraît comme un Disneyland délabré et anachronique (donc adorable), dans un pays en panne heureuse de certitude et en quête d’une identité problématique. Ce paysage que j’habite me paraît dorénavant comme un reste et j’aimerais communiquer à Bienne, tout au long de mon exposé, ma passion pour les restes, telle que j’avais commencé à l’analyser dans mon livre « La beauté du reste. Confessions d’un conservateur de musée sur la perfection et l’enfermement de la Suisse et des Alpes. » Editions Zoé, 1992