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Die Odyssee

Une introduction par Guy Lévy.

On m’a demandé de présenter cette adaptation théâtrale du récit de l’Odyssée aux francophones de ces journées philosophiques qui le souhaitent afin de faciliter leur entrée dans l’événement de ce soir. J’ai d’abord naturellement pensé vous raconter l’histoire « pour information », pour autant que cela soit possible, puis, après une première lecture de la pièce, ai décidé d’aller un peu ailleurs en m’approchant de ce qui m’apparaît comme des options prises par l’auteur du texte, et donc par-là même en m’approchant d’éléments d’interprétation. Entreprise périlleuse, parce que menée un peu à l’aveugle dans la mesure où je n’ai pas vu le spectacle et que ce dernier pourrait développer des options sur le sens comme toute mise en scène qui se respecte.

Mes propos se veulent donc un commentaire « en toute humilité » et ne demandent qu’à être discutés, revisités, corrigés, rectifiés, niés ou confirmés.

Eine Odyssee.

Il y a dans le titre déjà une piste qui me semble particulièrement intéressante. La pièce ne se veut pas le reflet de l ’Odyssée mais bien l’évocation d’une odyssée. Ce faisant, l’auteur banalise le concept d’odyssée, jusqu’à peut-être faire de chacune de nos vie une odyssée, « en toute humilité ». Il y a comme une volonté d’humaniser un récit qui apparemment, dans nos représentations culturelles tout à fait légitimes, ne concernent que les Dieux et leurs intrigues, les héros et leurs exploits.

Une partie du texte est en vers (des hexamètres scandés qui comprennent entre 13 et 17 syllabes, comme le précise l’auteur en préambule au texte lui-même). Ces passages en vers donnent l’impression de provenir directement du texte original et figent les événements relatés dans une sorte d’éternité esthétique.

A ces passages s’ajoutent d’autres passages en prose parlés en langage commun ai-je envie de dire, langage de tous les jours qui accompagne et rythme nos vies quotidiennes, qui vient parfois véritablement briser l’unité de ton indispensable à la tragédie, comme si Phèdre, l’héroïne tragique de Racine, après avoir déclaré son amour pour Hyppolite, demandait à sa servante de lui apporter sa brosse à dents.

Passages en vers et passages en prose s’entrecoupent et s’entrechoquent avec plus ou moins de brutalité.

Par cela, comme pour le choix du titre, on retrouve comme une volonté d’accentuer le lien de proximité entre cette odyssée et la nôtre que l’existence de chacune et chacun d’entre nous déroule. Un rapprochement encore accentué par l’apparition de mots très actuels dans les passages en prose comme Shit, Cool ou Sorry, voire certains mots familiers comme Scheisse et dumme Kuh, une technique à laquelle l’auteur recourt sans excès avec un certain bonheur, juste de quoi nous faire douter, nous surprendre, nous interpeller et nous mettre sur la piste de l’actualité de nos existences, nous empêcher de faire fonctionner nos catégories littéraires et théâtrales habituelles, nous faire sortir par une porte inattendue et imprévisible de ce monde antique où l’individu n’a au fond pas de place, livré qu’il est aux décisions des Dieux, à un destin qui l’empêche d’accéder à un chemin de liberté.

On retrouve d’ailleurs dans la pièce ce même souci d’actualisation au travers de thématiques d’aujourd’hui et qui restent universelles, comme l’ennui et le désoeuvrement d’une certaine jeunesse par l’intermédiaire par exemple d’une Nausicaa, fille royale, qui désespère de ne pas pouvoir faire la lessive pour lutter contre son ennui et qui conclut une scène en disant : « Alors continuons de nous ennuyer ! »

Les héros s’humanisent au fil des répliques, comme l’Ulysse original qui renonce à l’immortalité qu’on lui offre pour pouvoir retrouver son amour humain et temporel, les Dieux s’humanisent aussi en adoptant un ton peu divin souvent juste après un passage en vers. Ainsi Zeus qui répond à son frère Poséidon qui ne veut pas laisser Ulysse en paix et qui vient d’expliquer pourquoi de façon très solennelle en vers (en fait Ulysse a rendu aveugle le fils de Poséidon, Polyphème le Cyclope, en transperçant son oeil unique), ainsi donc Zeus qui dit à son frère Poséidon :

« Calme-toi, mon frère. Ne soit par si agressif. Ecoute-moi bien : ici il n’y a qu’un chef, et ce chef, c’est moi. Quand je dis qu’Ulysse peut rentrer à la maison, alors ça se passera comme je le dis. Compris ! »

Et Ulysse rentrera à la maison, avec les protections d’Athéna et d’Hermès qui déjouent, avec l’aide de leur père, les projets de leur oncle, Poséidon.

Pour en venir un instant au récit tel qu’il apparaît dans la pièce, il relate plus ou moins directement et fidèlement celui de l’Odyssée, le difficile retour d’Ulysse à Ithaque, où Pénélope, son épouse, l’attend et languit, où Télémaque, son fils l’attend et languit, lui qui n’a jamais connu son père.

Une Pénélope qui résiste aux avances intéressées d’Antinoos l’usurpateur qui rêve de devenir vraiment roi, une Pénélope qui ruse en défaisant l’ouvrage du jour durant la nuit, reportant ainsi l’achèvement de son habit de mariée.

Un certain nombre d’épisodes sont évoqués :

celui de la captivité d’Ulysse chez la nymphe Calypso,

son abordage sur la côte rocheuse de Phéacie,

celui de Circé,

de Charybde et Scylla,

celui du Cyclope Polyphème,

celui des Sirènes au chant desquelles Ulysse a su résister,
celui de Nausicaa aux bras blancs, folle amoureuse d’Ulysse,

avant qu’Ulysse n’aborde enfin à Ithaque, protégé comme déjà dit par Athéna et Hermès et Zeus au détriment de Poséidon qui s’est juré d’empêcher Ulysse de retrouver maison, femme et enfant.

Sans qu’il n’y ait pratiquement eu d’allusion au massacre des prétendants et à la violence qui suit le retour d’Ulysse à Ithaque dans le récit d’origine, la pièce se termine sur une scène d’une extrême tendresse, qui n’a plus rien à voir avec les querelles divines auxquelles on a assisté, ni avec le récit des exploits formidables de courage et d’intelligence d’Ulysse.

Ulysse et Pénélope se retrouvent sur une plage au bord de la mer, en fin d’une journée qui marque le 35ème anniversaire du retour d’Ulysse. Pénélope sent la mort l’envahir, le dit calmement à Ulysse et meurt apaisée et enveloppée par la douceur d’une dernière étreinte de celui qu’elle n’a cessé d’aimer (les choses sont plus compliquées du côté d’Ulysse, mais la thématique n’est pas évoqués dans la pièce).

Et on en vient à se demander si on ne se trouve pas là devant un hymne à l’itinéraire intérieur. Contrairement à Du Bellay, qui disait « Heureux qui comme Ulysse à fait un long voyage... », le bonheur et ses immensités sont peut-être plus à chercher du côté de l’immobilité que de l’agitation, dans l’ici plutôt que dans le là-bas, dans un véritable présent vécu plutôt que dans un passé glorieux et admiré ou un avenir flamboyant et prometteur, un message qu’il est bon de prendre entre nos mains à une époque où les odyssées sont d’ailleurs devenues marchandises, comble de la banalisation, une époque où on a l’impression de ne pas être en vacances si on n’est pas au moins aux antipodes et où on demande en même temps une sécurité absolue tout en affichant l’arrogance des clients qui ont payé, à qui tout est dû, qui ont donc tous les droits, y compris celui de photographier la pauvreté et la misère depuis leurs hôtels de luxe.

Et on aborde alors le rivage des journées philosophiques. L’espace vécu comme lieu d’un itinéraire de vie demande peut-être d’abord amour et sédentarité contrairement à ce qu’on essaie de nous faire comprendre à longueur de publicités et de séries télévisées, à savoir qu’il n’y a que l’extraordinaire qui permette une vraie vie.

Beau renversement, où ce sont les aventures et les voyages et les exploits qui nous réconfortent et nous endorment tant ils sont rassurants et prévisibles, où c’est le surgissement de notre humanité dans les habitudes ordinaires de la vie quotidienne qui assure l’inconfort salvateur, celui qui nous évite l’oubli, maintient le regard lucide et la conscience éveillée, nous ouvre aux véritables immensités, le tout accompagné d’une tendresse apaisante et d’une proximité incarnée et spirituelle de l’autre qu’on a toujours essayé d’aimer, tendresse et proximité qui permettent de mieux faire face à la vie et peut-être à la mort.

Où est donc ma demeure ?

 

Die Odyssee
Schauspiel von Ad de Bont
Schweizer Erstaufführung.

Regie: Katharina Rupp
Ausstattung: Cornelia Brunn
Dramaturgie: Silvie von Kaenel
Musik: Olivier Truan

Mit Barbara Grimm, Maia Alban-Zapata, Nicolas Batthyany, Günter Baumann, Aaron Hitz, Andreas Storm.

Verlag der Autoren Frankfurt a.M.